Eclats de lune aux jardins de la fontaine

La poésie appartient à l'enfance, elle en a la malice, le rire, la liberté et la luxuriance. Tout lui est naturellement possible parce qu'elle ne s'est pas encore approprié les codes du bien penser, bien écrire, bien voir, sentir et dire conformes. Il faut savoir se perdre, s'égarer dans les jardins de la fontaine baignés par la clarté blafarde de la lune, pour y croiser des créatures bizarres avec lesquelles le rêve aime tant à s'acoquiner. La poésie est un partage, un don et un échange comme un acte d'amour.

Pierre-Vincent Roux a publié plusieurs recueils de poèmes dont un pour enfant "Dits des bêtes et d'autres créatures".

Gilbert Bruchetti à consacré toute sa vie au dessin et à la peinture.

L'un et l'autre vivent à Barbentane, charmant village de la Montagnette, au sud d'Avignon.

 


La couleuvre

Une couleuvre verte
Espionne une rainette
Qu'elle voudrait bien manger
Au petit déjeuner

Où sont donc mes lunettes
Dit la siffleuse inquiète
Je n'y vois rien vraiment
sur ce fichu étang

Elle Avance Ondulant
Sous les herbes ouvrant
Sa bouche formidable
Comme le sac d'un diable

La belle en un éclair
Bondit hélas c'est l'air
Qu'elle happa bredouille
En guise de grenouille

Chasseurs ne chassez pas
Si vous n'y voyez pas.


Gastéropode

Quel artiste pourrait orner mieux nos jardins
Que la vaillante et mal aimée limace
Qui laisse aux fleurs les saponaires traces
De la rosée brillant dans le petit matin

On la dit très sale mais l'enfant sait bien
Que sa peau rose est douce sous les doigts
Lente laborieuse ignorant l'effroi
Elle dévore nos salade sans faim sans fin.

Dits des bêtes et d'autres créatures

Des poèmes pour les enfants ? Sans doute. Mais les "grands" y trouveront aussi du plaisir a découvrir ces bêtes dont I’étrangeté n’est que de ressembler tant aux douces et, parfois, terrifiantes créatures qui peuplent nos rêves et croisent nos chemins.

Le passe-lacet :

A quoi sert un passe lacet
A rien du tout dit l’escargot
Car ma chaussure est sur mon dos
Chaude en hiver comme un gilet

Le lapin bleu :

S’il mourut sans doute c’est par inadvertance
Tombé dans un trou noir un soir de pleine lune
On voit ses oreilles du coté de saturne

Ostraca :

Sur un autre ostracon un grand cynocéphale
Joue de la flûte double a une femme pâle
Puis sur un autre encore un renard amusé
Conduit des volailles qu’on croit apprivoisées

Envoi :

La vie est un poème écris le de ton coeur
La joie mèle souvent son encre à la douleur
Va le monde est immense et vaste le bonheur

Pierre-Vincent ROUX

Les dessins sont de Gabriel
(5 ans 1/2)

 


Création

Si j'avais à refaire le monde,
Je ne ferais pas ce que l'on dit que dieu fit.
Je créerais d'abord le sexe de la femme, car il faut une matrice pour porter toute chose,
Puis, celui de l'homme, car il faut mâle et femelle pour engendrer la vie.
Je ferais l'ombre du ventre, l'arrondi des seins et la courbe pleine des lèvres pour chanter le plaisir.
La lumière viendrait après la nuit comme le bonheur après la peine.
Je sèmerais le grain de blé et l'idée du couteau pour couper le pain,
L'oiseau viendrait en son temps pour y nicher l'été,
Le renard également et bien d'autres,
Le vent et les bateaux pour trouver d'autres terres,
La lune pour rêver,
Le soleil pour marquer les saisons.
Les guerres viendront d'elles-mêmes ou de la dureté de vivre,
Les haines de la bêtise comme la rouille au fer.

Qu'importe la genèse,
Le monde est ainsi comme une barque, ivre.


Morts

Un vieillard dément dont la seule conscience est la douleur des sangles qui le tiennent attaché au lit,
Un enfant pâle qui ne peut expirer,
Un autre affamé,
Des corps déchiquetés par une bombe,
Une fillette à la jambe gangrenée,
Une femme projetée sur le bord de la route,
Un homme brûlé,
Des migrants disparus sur un bateau d'infortune,
Un garçon étranglé dans une cave,
Un vieil homme pendu.
Une femme ne s'est pas éveillée,
Une autre s'est écroulée sur le quai du métro.
Mort par asphyxie, par dégoût de vivre, de maladie incurable, de vieillesse, mort d'étouffement, d'épuisement, de solitude, d'abandon, mort de toutes les façons qu'il plait à la vie de faire.
Vous cherchiez des preuves de l'existence de dieu ?
J'en ai des milliards de son inexistence

Esquisses des fugitifs

Cinquième recueil de poèmes publié. Le temps en est le thème central et obsédant. La réalité fuit et se dérobe sans cesse aux tentatives de l'esprit d'en donner le sens et d'en conserver la mémoire, seule la poésie permet, par esquisses, d'en rendre la continuité et l'humanité.

Ce recueil se distingue des précédents par les sujets volontiers prosaïques (l'évier) et un style plus libre associant le langage parlé et de magnifiques et puissantes évocations. Le ton en est aussi plus doux et la tristesse comme apaisée laissant plus de place, en dépit de quelques cris de colére et de désespoir, au simple bonheur d'être.


Pierre-Vincent ROUX

 


Chanson du manège

Un bus a explosé quelque part en Irak
Garcon un café creme c’est trop tot pour le crack
Les enfants de Java font des colliers séchés
D’hippocampes la téte est retrouvée tranchée

D’un reporter au Soudan on meurt par milliers
Le vieux pape n’en fmit pas d’agoniser
A fort Alamo un commissaire priseur
Fait passer les chameaux par l’aiguille des heures

Un bébé pleure un verre écrasé la fureur
Du train qui traine un prisonnier dans la stupeur
De revoir un enfant Ie corps martyrisé

Un nouvel accident le métro arrété
Des oiseaux ont violé un chanteur déjanté
La serveuse épuisée tire sur la télé.


Morts

Les morts dont la terre est la peau
Les feulements du vent Ia voix
Portent au-delà des tombeaux
L’obsédant et futile effroi

Les morts qui sont portés en terre
Vivent et gisant sous ma peau
Creusent sous les éclats de verre
Mon corps en peine et son tombeau

Les morts à la voix oubliée
Ne sont que l'obsédant effroi
De vivre et de déloyauté
Les morts les morts ne sont que soi

Et le vent passe aux fils des temps
L’aiguille aux txépas et au sang

Eclats des vies obscures